Le capitalisme atteint sa fin. Mais comment?

Dans ‘arbeidersstemmen’ nous avons déjà discuté de la critique de C.Mcl. de la la théorie du CCI de la décadence du capitalisme depuis 1914.1) Nous avons également publié la partie de cette critique sous le titre “Le caractère et la fonction des syndicats depuis 1914”.2) Récemment, nous avons reçu une demande de clarification de notre critique de C.Mcl. et de notre propre position selon laquelle le capitalisme ne connaît pas de “décadence” ou d’ “obsolescence”.

La poursuite de l’intégration de la Chine dans le capitalisme conduit-elle à son “obsolescence” ?

Cette question est en partie liée à l’interprétation d’un extrait sur le développement de la Chine et de l’Inde tiré des “Conseils Ouvriers” d’Anton Pannekoek, écrit pendant la Seconde Guerre mondiale. Pour l’extrait, voir la réponse de C.McL. Celui-ci pense que nous vivons actuellement ce processus décrit par Pannekoek, que le capitalisme entre lentement dans sa période d’ “obsolescence” ; C.Mcl. préfère utiliser ce terme plutôt que celui de “décadence” du capitalisme. Dans une note j’ai fait une remarque à ce sujet:

  • que C.Mcl. ignore le fait que Pannekoek pensait que le capitalisme ferait faillite s’il ne pouvait plus compter sur une armée de réserve industrielle,
  • qu’en conséquence, C.Mcl. n’a pas examiné les indications selon lesquelles la “surpopulation”, c’est-à-dire la population privée de ses moyens de subsistance, augmente dans certaines régions et peut-être dans le monde entier, au lieu de diminuer comme le prévoyait Pannekoek.

Pannekoek voulait-il vraiment dire que le capitalisme atteindrait ses limites en intégrant dans la production capitaliste les centaines de millions de personnes qui peuplent les plaines fluviales fertiles de l’Asie de l’Est et du Sud en tant que travailleurs salariés? Dans la note mentionnée, je me suis référé à d’autres textes pour une explication plus approfondie de mon interprétation. En particulier, au fragment suivant : “… il doit y avoir un réservoir suffisant d’êtres humains, afin de ne pas se trouver en situation de pénurie lorsque le nombre de travailleurs est constamment augmenté. Il va également sans dire qu’une société capitaliste, qui inclut déjà tous les êtres humains, ne peut pas continuer à s’étendre.”3)

Il me semble clair que Pannekoek présuppose pour la survie du capitalisme une croissance continue des prolétaires en quête d’emploi, pour lesquels Marx utilisait à l’époque la notion d'”armée de réserve industrielle” ou “surplus de population”.4) Cette croissance est assurée aujourd’hui par l’immigration légale et surtout illégale ou par l’expansion de la production capitaliste en Inde et en Chine, au sein de ces derniers pays par la migration de la campagne vers la ville et la délocalisation de la production de la Chine vers l’Asie du Sud-Est, l’Indonésie et l’Ethiopie. La question clé – que C.Mcl. ne pose pas – est donc de savoir si cette croissance de la population au chômage est assurée. Ma réponse à cette question, contrairement à ce que Pannekoek pensait, est “oui”, il y a un “surplus de population” croissant. On me demande maintenant de prouver ma thèse d’une surpopulation croissante. Pour cela, après quelques recherches sur Internet – je ne suis ni économiste ni statisticien – je ne peux que me référer à quelques sources qui expliquent combien il est “difficile” de mesurer le chômage, comment les chiffres du chômage sont faussés à l’échelle mondiale par des définitions extrêmement étroites, et enfin quelques données statistiques.5).

Le phénomène de surpopulation, de précarité et de travail des migrants fait partie de la “condition de la classe laborieuse” actuelle, tant au niveau régional que mondial, et mérite un examen plus approfondi dans une démarche historico-matérialiste, à partir de la science du prolétariat, au service – comme je l’ai noté précédemment – “des vastes masses qui ont perdu leurs moyens de subsistance sans trouver de travail dans le capitalisme, de l’Irak au Chili et de la Pennsylvanie à l’Afrique du Sud, ne peuvent se satisfaire d’une analyse centrée sur les anciens centres industriels du capitalisme mondial. Les mineurs et les sidérurgistes au chômage aux États-Unis ne seront pas non plus satisfaits de la proposition selon laquelle il n’y a pas eu de perte nette d’emplois due à la délocalisation de leurs industries en Asie”.6)

La situation actuelle de la classe ouvrière ne peut évidemment pas être examinée avec seulement quelques citations de Pannekoek de 1916 et 1946.Pour une critique de la théorie du décadence du capitalisme, Pannekoek est important car il s’est toujours opposé à l’idée que le capitalisme s’effondrerait automatiquement et irrémédiablement. Dans “De ekonomische noodzaak van het imperialisme”, il résume sa critique de la saturation des marchés par Luxemburg sur la base des schémas de reproduction de Marx. Nous n’approfondirons pas ce point, mais nous ferons remarquer que la théorie de la décadence du CCI repose sur la thèse de Luxemburg. Pannekoek a également combattu la tendance à la baisse du taux de profit comme fondement théorique de la théorie des crises par Grossman et Mattick. Au lieu d’un effondrement automatique et irrémédiable du capitalisme, Pannekoek soutient que les crises périodiques découlent du déséquilibre entre les facteurs économiques inhérents au capitalisme. Au lieu d’une nécessité économique de l’impérialisme, il pose une nécessité sociale et politique découlant du pouvoir des grandes entreprises. Ce n’est qu’à la limite de ses réflexions que Pannekoek parle de la fin du capitalisme dans un avenir lointain – 1916 et 1946 – par l’épuisement des conditions “matérielles” pour l’expansion de la production. En 1916, il s’agit de matières premières “suffisantes” dans la nature, en 1946 il parle déjà des “méthodes aventureuses grossières du capital – qui détruisent la fertilité de la terre dans toutes les parties du monde”.7) Non sans importance, et même d’une grande actualité à la lumière des crises environnementales et sanitaires actuelles. Mais nous en venons ici à la deuxième condition matérielle mentionnée par Pannekoek pour laquelle le capitalisme ne serait plus en mesure de remplir, celle d’une main-d’œuvre suffisante pour développer la production.

Dans cette contribution à la discussion sur la décadence du capitalisme, je vais développer la compréhension du développement des forces de production chez Marx et Engels, dans la social-démocratie, dans le bolchevisme, pour enfin répondre à la question de ce qui reste théoriquement de la théorie de la décadence du capitalisme.

Le développement des forces de productives selon Marx et Engels

La question que j’ai soulevée est de savoir s’il est vrai “que le capitalisme, comme tous les modes de production avant lui, se développe selon une courbe avec montée, pic et chute ? Pour autant que je sache, Marx et Engels n’ont jamais dit une telle chose”. J’aimerais donc voir des citations de Marx et Engels qui me prouvent que j’ai tort. Les citations de Marx et Engels qui sont citées à cet effet concernent le développement des forces productives et leur ralentissement en période de crise périodique. On trouve des déclarations selon lesquelles le capitalisme aurait survécu à l’histoire, déclarations …. à propos desquelles ils reviendront plus tard. Ces erreurs de Marx et Engels ne sont que le contraire d’une constante dans leur activité, à savoir qu’ils ont encouragé la classe ouvrière depuis ses origines, à chaque ouverture historique qui s’est présentée (surtout les révolutions de 1848, et la Commune “prématurée” de 1871), à poursuivre au maximum ses luttes indépendantes en tant que classe, et donc à accélérer son développement historique, étant donné que tout développement “naturel” du capitalisme provoque des souffrances humaines indicibles. Par développement des forces de production, Marx et Engels entendent le passage de la petite à la grande entreprise, la poursuite de l’industrialisation et les effets bénéfiques qu’elle aurait sur la lutte des travailleurs. Cela est bien différent de l’hypothèse selon laquelle le capitalisme dans son ensemble, en tant que mode de production historique, entrerait dans une période de déclin irréversible après avoir atteint un point culminant, comme le croyaient plusieurs théoriciens pendant et immédiatement après la Première Guerre mondiale.

Comme preuve supposée que Marx et Engels ont déjà parlé d’une période de déclin du capitalisme, on se réfère souvent à la “Préface de la contribution à la critique de l’économie politique”8) par Marx et à des citations de l’Anti-Dühring d’Engels. En y regardant de plus près, ces fragments de texte ne font qu’exprimer que la révolution prolétarienne, comme les révolutions précédentes, présuppose que les relations de classe existantes, au lieu d’être favorables au développement des forces productives, deviennent un obstacle à celles-ci, notez … dans les crises périodiques.

Marx explique dans la Préface qu’après les révolutions de 1848, il avait repris ses études d’économie politique en raison deu” nouveau stade de développement où celle-ci [la société bourgeoise] paraissait entrer avec la découverte de l’or californien et australien, me décidèrent à recommencer par le commencement et à étudier à fond, dans un esprit critique, les nouveaux matériaux.”. Notez que Marx parle ici d’une conjoncture ascendante.

De plus, avec les mots “Nous abandonnâmes d’autant plus volontiers le manuscrit à la critique rongeuse des souris que nous avions atteint notre but principal, voir clair en nous-mêmes”, Marx se réfère sans équivoque à L’Idéologie Allemande. En 1845-1846, Marx et Engels y résument leur point de vue – le matérialisme historique – de manière beaucoup plus détaillée, entre autres, et ce n’est pas un hasard si c’est le premier point:

“Dans le développement des forces productives, il arrive un stade où naissent des forces productives et des moyens de circulation qui ne peuvent être que néfastes dans le cadre des rapports existants et ne sont plus des forces productives, mais des forces destructrices (le machinisme et l’argent), — et, fait lié au précédent, il naît une classe qui supporte toutes les charges de la société, sans jouir de ses avantages, qui est expulsée de la société et se trouve, de force, dans l’opposition la plus ouverte avec toutes les autres classes, une classe que forme la majorité des membres de la société et d’où surgit la conscience de la nécessité d’une révolution radicale, conscience qui est la conscience communiste et peut se former aussi, bien entendu, dans les autres classes quand on voit la situation de cette classe.”9)

La “décadence” du capitalisme, ou son “obsolescence” si on veut l’appeler ainsi, ici ne se développe pas dans le futur, mais depuis son commencement, en même temps que l’émergence de la classe ouvrière. Alors que C.Mcl. et Anibal placent la décadence du capitalisme dans le futur, je soutiens – également pour des raisons que je vais expliquer plus loin – qu’il est plus clair de ne pas parler du tout dune “période de décadence” du capitalisme.

Le développement des forces productives selon la social-démocratie

La théorie de la décadence du capitalisme ne comprend le concept de “forces productives” que dans un sens technique, c’est-à-dire comme des machines, des usines, etc. Si l’on examine, par exemple, les préfaces de Marx et Engels aux différentes éditions du Manifeste communiste, on constate que par “forces productives”, on entend également les personnes qui exploitent ces moyens techniques de production, les ouvriers, et qu’ils s’intéressent particulièrement aux avantages qu’un développement ultérieur de l’industrie, le passage de la petite entreprise à la grande entreprise, a eu pour l’organisation et la conscience de la classe ouvrière. Dans “De ekonomische noodzakelijkheid van het imperialisme” (La nécessité économique de l’impérialisme), Pannekoek a souligné :

  • Que cette conception technique unilatérale du développement des forces productives et de son prétendu ralentissement dans un effondrement historique du capitalisme remonte à Kautsky et au programme d’Erfurt du SPD.
  • Que Kautsky se base sur la dépression qui a commencé en 1875, alors que depuis 1894 celle-ci a laissé la place à une nouvelle période de prospérité. Cette dernière était considérée par le révisionnisme – en particulier par Bernstein – comme perpétuellement sans crise et donc comme une réfutation de la théorie de la crise de Marx.10)
  • Que le but du mouvement ouvrier n’est pas le développement des forces productives par l’accumulation capitaliste, dont les bénéfices reviennent presque entièrement au capital. Ni pour la concentration et la conscience des travailleurs, car une classe ne s’impose pas consciemment des conditions inhumaines pour mieux faire face à ses tâches futures.

Cette dernière déclaration de Pannekoek en 1916 était principalement dirigée contre l’aile “social-impérialiste” du SPD qui justifiait sa participation à la Première Guerre mondiale en faisant valoir que … le développement des forces productives constitue une préparation du socialisme.

Le développement des forces productives selon le bolchevisme

Il est ironique de constater que le bolchevisme a utilisé la même conception technique limitée du développement des forces productives pour justifier idéologiquement l’exploitation et l’oppression extrêmes de la classe ouvrière russe, dirigées par le parti, comme une “étape vers le communisme”. Alors que les révisionnistes russes et les sociaux-impérialistes (mensheviki) considéraient le développement des forces productives en Russie comme insuffisant pour une révolution sociale, et laissaient donc la bourgeoisie libérale s’en charger, les bolcheviks ont franchi le pas. Lors de l’isolement de la révolution en Russie, ils ont décidé de poursuivre leur responsabilité gouvernementale et de viser un développement capitaliste d’État selon les lignes de … l’économie de guerre allemande. Ceci, d’ailleurs, en contraste avec les vues de Marx et Engels lors de la révolution bourgeoise de 1848 en Allemagne, comme l’a montré Willy Huhn.11)

Le bolchevisme sous toutes ses formes (léninisme, trotskysme, stalinisme) a restreint le concept de capitalisme au stade du capitalisme privé ou libéral.12) Ce stade avait été dépassé vers 1900 par le développement du capitalisme monopoliste, la montée du Finanzkapital, par l’imbrication du monde économique avec l’État impérialiste, bref, par ce que l’on a appelé le capitalisme d’État. 13) Le capitalisme d’État a été adopté – contrairement aux avertissements d’Engels – par divers courants du bolchevisme, soit comme base économique du socialisme (la dictature du parti fournissant la base politique), soit comme première étape du socialisme, soit encore, bêtement, comme socialisme. Le “socialisme” ou les “États ouvriers bureaucratisés” de l’Union soviétique, les pays du bloc de l’Est, la Chine, la Corée du Nord, le Vietnam (du Nord), Cuba, en fait des capitalismes d’État faibles, ont été présentés comme supérieurs au “capitalisme” (privé). Alors que le “socialisme” permettrait un développement progressif des forces techniques de production, et donc de se rapprocher du communisme, le “capitalisme (privé) occidental” était considéré dans la propagande bolchevique comme un système dépassé “en déclin”, qui exercerait un frein croissant sur le développement des forces productives.

Les groupes actuels comme le CCI, la GIGC, Communia et diverses organisations qui se considèrent comme les successeurs directs de la gauche communiste italienne rejettent l’identification du capitalisme d’État avec le socialisme, et reconnaissent le capitalisme d’État comme une tendance au sein du mode de production capitaliste dans son ensemble.14) Par contre, toutes les organisations mentionnées ci-dessus adhèrent sans réserve à une théorie du déclin du capitalisme, telle que proclamée par le Comintern.

Là où ils diffèrent, c’est dans l’explication économique de cette décadence, où ils se rabattent sur les différentes explications que Marx a données à la crise économique périodique, ou cyclique. Par exemple, le CWO et le CCI rivalisent entre eux – et des individus en leur sein entre eux – avec des explications basées sur la tendance à la baisse du taux de profit, respectivement les problèmes des débouchés, qu’ils relient chacun à leur manière à la Première et à la Seconde Guerre mondiale, à la Guerre froide et aux guerres par procuration et aux guerres régionales qui ont été menées depuis. Je pense avoir été clair sur ce point, en écrivant que les deux explications des phénomènes de crise économique dans le capitalisme étaient des “explications à facteur unique” alors que Marx, dans chacune de ses analyses des différentes récessions, soulignait un facteur différent comme cause principale et que tous les facteurs sont interdépendants (A Marxist Analysis of the Coming Crisis). Liée à cela, la démonstration de la réalité des ordres productifs du capitalisme comme déterminant la survie du capitalisme”.15)

Le contexte de ces théories de la décadence exposées ci-dessus (la supériorité historique présumée du capitalisme d’État sur le capitalisme privé), en plus de l’adhésion à l’idée de révolution bourgeoise, implique que l’intérêt pour les différences entre la révolution prolétarienne et la révolution bourgeoise a décliné ou a été laissé à Otto Rühle et à ses disciples, comme Wagner, Brendel et Simon.16)

Différences entre la révolution prolétarienne et la révolution bourgeoise

Dans ma critique de C.Mcl. j’ai défendu un troisième point de vue en plus de celui de la décadence depuis 1914, ou celui d’une décadence dans un futur proche ou lointain, à savoir la non-existence d’une période de décadence du capitalisme. A cette fin, j’ai mis l’accent sur le sujet négligé des différences entre la révolution prolétarienne et bourgeoise.

La classe ouvrière, en tant que classe non-possédante et non exploiteuse, ne peut pas développer progressivement son mode de production communiste dans le cadre des relations sociales existantes. En contraste avec la bourgeoisie qui a développé la société marchande et le travail salarié dans le cadre des relations féodales. Un supposé “décadence” du capitalisme ne peut donc pas s’accompagner d’une “montée” du socialisme. Si l’on considère les plus de 100 ans qui se sont écoulés depuis 1914, force est de constater que le besoin d’accumulation a contraint le capital à chercher une issue aux multiples crises économiques dans des nouvelle résurgences. Dans un déclin depuis 1914, l’humanité aurait péri depuis longtemps.

Comme l’a montré la Commune, la classe ouvrière ne peut pas s’emparer de l’État bourgeois et l’utiliser à ses propres fins, comme la bourgeoisie dans sa révolution bourgeoise a conquis l’État féodal, l’a transformé selon ses désirs et l’a utilisé à ses fins de classe. Il en va de même pour la prise de contrôle du personnel supérieur de l’État bourgeois, des hauts fonctionnaires, des généraux, des grands banquiers et de leurs institutions financières et économiques (de guerre), comme l’ont fait les bolcheviks après la révolution d’octobre.

La séparation entre l’économie et la politique de la période du capitalisme privé et dont l’apparence s’est poursuivie dans la période du capitalisme monopoliste, ainsi que la séparation entre les luttes économiques et politiques de la classe ouvrière, et entre les organisations économiques et politiques, est obsolète. La révolution prolétarienne détruit l’État bourgeois et remplace la production et la distribution pour le profit par le travail salarié dans le but de satisfaire les besoins sociaux par l’association de producteurs libres et égaux dans des conseils de travailleurs. Ces conseils exercent une dictature économico-politique des masses prolétariennes sur ce qui reste des classes exploiteuses et oppressives et sur tout ce qui s’identifie à la restauration du capitalisme.17)

Dans la révolution prolétarienne, les masses ouvrières en lutte déterminent leurs moyens de lutte et les objectifs de leur lutte. Cela contraste avec les révolutions bourgeoises – ou les luttes de classes conçues sur leur modèle – dans lesquelles une minorité bourgeoise manipulait les masses prolétariennes à ses propres fins. Le bolchevisme, suivant l’exemple de la social-démocratie allemande, supposait que, sans direction extérieure, les travailleurs ne seraient capables que d’une lutte d’intérêts “économiques”. Cela inclut l’idée que le développement social serait le résultat des lois économiques “naturelles” du capitalisme, qui conduiraient à la fois à des crises et à la guerre impérialiste.

Pannekoek rejette à la fois cette idée mécaniste et celle de la nécessité “éthique” du socialisme selon les révisionnistes, en faveur d’une vision qui met l’accent sur la subjectivité révolutionnaire du prolétariat. Dans “De ekonomische noodzakelijkheid …”, il affirme que “le besoin matériel, les soins, la misère, l’incertitude de la vie, les obligent à lutter. Le développement capitaliste éveille dans le prolétariat le désir et la volonté du socialisme, tout comme il éveille dans la bourgeoisie le désir et la volonté de conserver l’existant”. Et : “Il est vrai que le socialisme ne sera pas imposé par la grande crise finale fantastique dans laquelle la production capitaliste reste désespérément bloquée pour toujours; mais il est préparé et construit petit à petit par les crises temporaires réelles dans lesquelles cette production reste enfermée. Chaque crise donne une impulsion aux travailleurs, leur fait ressentir plus fortement l’insoutenabilité, les oblige à résister plus fortement et suscite plus de combativité. Ces crises ne sont pas des perturbations accidentelles, mais résident dans le mécanisme même de la production capitaliste. S’ils se transforment en une longue dépression sans espoir, une ère révolutionnaire avec une lutte de classe féroce commencera, qui continuera à avoir un effet sur les transformations politiques des années suivantes.

De la même manière, Pannekoek affirme que la politique impérialiste ne découle pas d’une nécessité économique, mais du pouvoir que le grand capital du charbon et de l’acier, avec son Finanzkapital, exerce sur la bourgeoisie et la société dans son ensemble. Sur la base de cette analyse, il déclare que la politique social-pacifiste du centre du parti autour de Kautsky est dépassée et incorrecte. Je renvoie le lecteur pour l’argumentation complète à une nouvelle édition de “De ekonomische noodzakelijkheid van het imperialisme“, dans laquelle les extraits ci-dessus ont été soulignés par des citations supplémentaires.

Que reste-t-il de la décadence du capitalisme?

La théorie de la décadence a été élaborée dans le contexte de la Première Guerre mondiale et des révolutions qui ont suivi. La Première Guerre mondiale est la première de plusieurs guerres inter-impérialistes qui ont suivi la conquête colonialiste du marché mondial. Le cycle impérialiste crise – guerre – reconstruction – crise a été lié à la crise cyclique du capitalisme dans plusieurs théories. En outre, les notions de remplacement du capitalisme privé par le “capitalisme monopoliste”, du Finanzkapital, de la tendance au capitalisme d’Etat, de l’union de toutes les fractions du capital en un capital national, et en blocs impérialistes, font toutes partie d’une théorie de l’impérialisme que je considère toujours comme ayant une valeur pour toute analyse marxiste sérieuse du développement économique. La guerre inter-impérialiste entraîne des changements importants dans la redistribution du surplus de travail que le capital extorque à la classe ouvrière internationale. La guerre est une partie importante de la vie du prolétariat partout dans le monde, à côté des crises et des questions d’environnement et de santé.

Dans ses réponses aux diverses critiques de son rejet de la décadence, C.Mcl. déclare qu’il reconnaît 1914 comme un tournant important et qu’il comprend l’importance des guerres impérialistes dans le développement du capitalisme, mais mais il n’a pas encore eu le temps de le faire.18) Ceci est malheureusement évident dans une réflexion récente dans laquelle il discute de la croissance économique du Vietnam.19) La croissance économique du Vietnam de 5% par an depuis1988 fournit effectivement des munitions pour combattre les stupidités du CCI. Mais comment expliquer cette croissance? C.Mcl. souligne que cette croissance économique du Vietnam a lieu après les ravages de la guerre inter-impérialiste dans cette région il y a seulement une ou deux générations. Ainsi, dans une période de reconstruction, qui, à partir d’un point quasi nul, s’accompagne généralement de taux de croissance élevés et d’une augmentation de la consommation. Cela me semble confirmer le cycle impérialiste de crise – guerre – reconstruction – crise. Ce cycle est également important en raison de l’implication imminente du Vietnam dans un conflit ouvert entre les impérialismes chinois et américain. Dans sa réponse aux critiques mentionnée ci-dessus, C.Mcl. parle d’une nouvelle dichotomie impérialiste entre la Chine et les États-Unis, “qui pose le danger d’une troisième guerre mondiale si le prolétariat ne parvient pas à arrêter le bras armé de la bourgeoisie.” Cela soulève des questions telles que : que signifie “l’aile armée de la bourgeoisie”, existe-t-il une aile non armée, la classe ouvrière peut-elle former un front avec cette aile non armée, etc. Au Vietnam, il y a des tensions au sein de la bourgeoisie et du parti stalinien à cause de l’influence croissante de la Chine, et en même temps, les grèves des ouvriers vietnamiens dans les usines chinoises ont pris un caractère partiellement nationaliste et raciste.20) Le flou et l’ambiguïté ne me semblent pas rendre service aux ouvriers et aux révolutionnaires au Vietnam, et ailleurs. La question de la guerre impérialiste doit être clarifiée rapidement.

En dehors de toutes nos critiques, permettez-moi de souligner une fois de plus que la théorie des “ordres productifs” mentionnée seulement brièvement dans cet article, et l’explication multicausale des crises économiques défendue par C.Mcl., se sont avérées être un ajout important aux réalisations précédentes dans l’arsenal théorique de la classe ouvrière. Mais pour une théorie de la décadence, il n’y a plus de place, car elle est non seulement contraire à la réalité, mais aussi, à mon avis, aux fondements théoriques du marxisme.

Fredo Corvo, janvier 2021

Notes

1 En novembre 2020, deux articles sont parus sous le titre “Interimperialistische oorlog en het veronderstelde ‘verval van het kapitalisme’”: Een commentaar op C.Mcl. et Antwoord van C.Mcl. Pour la version anglaise de cette discussion voir A Free Retrievers Digest.

2 C.Mcl., Over het karakter en de functie van de vakbonden sinds 1914.

3 Ant. Pannekoek, De ekonomische noodzakelijkheid van het imperialisme (1916), partie III.

4 Marx, Le Capital I, Ch. 25, §3 Production croissante d’une surpopulation relative ou d’une armée industrielle de réserve.

5 Wikipedia, Armée de réserve de travailleurs. Dans celle-ci, entre autres, la phrase suivante: “L’Organisation internationale du travail (OIT) indique que la proportion de chômeurs dans le monde est en constante augmentation”.
Pour des informations statistiques dans diverses contributions de Jehu (dont je ne partage pas le point de vue), voir notamment Jeremy Roos’ failed critique of 20th century communism, Labor Theory for (Marxist) Dummies: Part 4, Tracking the collapse of wage slavery in real time.

6 Een commentaar op C.Mcl. ‘Is het kapitalisme sinds 1914 in verval?’

7 P. Aartsz (Anton Pannekoek), De arbeidersraden, Amsterdam 1946, blz. 81. Fragment traduit par F.C.

8 La citation suivante est souvent considérée comme le résumé du matérialisme historique de Marx: “dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rap­ports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui corres­pondent à un degré de développement déterminé de leurs forces productives maté­rielles. L’ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base concrète sur laquelle s’élève une superstructure juridique et politique et à la­quel­le correspondent des formes de conscience sociales déterminées. Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie social, politique et intellectuel en général. Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être; c’est inversement leur être social qui détermine leur conscience. À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n’en est que l’expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s’étaient mues jusqu’alors. De formes de développement des forces productives qu’ils étaient ces rapports en deviennent des entraves. Alors s’ouvre une époque de révolution sociale. Le changement dans la base économique bouleverse plus ou moins rapidement toute l’énorme superstructure. Lorsqu’on considère de tels bouleversements, il faut toujours distin­guer entre le bouleversement matériel – qu’on peut constater d’une manière scientifiquement rigoureuse – des conditions de production économiques et les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques ou philosophiques, bref, les formes idéologiques sous lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le mènent jusqu’au bout. Pas plus qu’on ne juge un individu sur l’idée qu’il se fait de lui-même, on ne saurait juger une telle époque de boule­ver­se­ment sur sa conscience de soi; il faut, au contraire, expliquer cette conscience par les contradictions de la vie matérielle, par le conflit qui existe entre les forces productives socia­les et les rapports de production. Une formation sociale ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu’elle est assez large pour contenir, jamais des rapports de production nouveaux et supérieurs ne s’y substituent avant que les conditions d’existence matérielles de ces rapports soient écloses dans le sein même de la vieille société. C’est pourquoi l’humanité ne se pose jamais que des problèmes qu’elle peut résoudre, car, à y regarder de plus près, il se trouvera toujours, que le problème lui-même ne surgit que là où les conditions matérielles pour le résoudre existent déjà ou du moins sont en voie de devenir. À grands traits, les modes de production asiatique, antique, féodal et bourgeois moderne peuvent être qualifiés d’époques progressives de la formation sociale économique. Les rap­ports de production bourgeois sont la dernière forme contradictoire du processus de produc­tion sociale, contradictoire non pas dans le sens d’une contradiction individuelle, mais d’une contradiction qui naît des conditions d’existence sociale des individus; cependant les forces productives qui se développent au sein de la société bourgeoise créent en même temps les conditions matérielles pour résoudre cette contradiction. Avec cette formation sociale s’achè­ve donc la préhistoire de la société humaine.” Marx, Critique de l’économie politique. Préface (1859).

9 Marx/Engels, L’idéologie allemande, B. La base réelle de l’idéologie, 3. Instruments de production et formes de propriété naturels et civilisés.

10 Pour une introduction à la critique de Rosa Luxemburg sur Bernstein, voir Fasen in de ontwikkeling van het kapitalisme. Dans ce texte de 2016, je n’aborde pas la réfutation du Luxembourg par Pannekoek et je maintiens l’idée d’ une décadence du capitalisme.

11 Voir notamment Huhn, On the doctrine of the revolutionary party, p. 17 et suivant.

12 Les trotskystes, les staliniens actuels et même le régime de Poutine maintiennent cette pratique afin de s’opposer au “néo-libéralisme”, voir par exemple les déclarations de Lavrov en réponse à l’affaire Navalny le 18-1-2021.

13 Huhn a analysé cela en ce qui concerne le trotskysme dans Trotzki – der gescheiterte Stalin”, Kap. Zur Theorie des “Arbeiterstaates” in Rußland, section III et suivantes. Ce livre a été traduit comme Willy Huhn, Trotsky, le Staline Manqué, Spartacus, 1981. Voir aussi Jugurtha Bibliothèque en ligne.

14 Mais nous voyons aussi parfois que dans leur “compréhension” de la politique des bolcheviks, après avoit montré la porte au capitalisme d’État et/ou de la dictature de parti, ils la laissent revenir par la fenêtre, comme l’GIGC ; voir Terug naar een staatskapitalistisch program. Hoe een non-discussie Bordigistische standpunten onthult, en anglais: Back to a State Capitalist Program. How a non-discussion reveals Bordigist positions (Fredo Corvo, September 2020), in A Free Retrievers Digest, Vol. 4 #4, p. 21.

15 Een commentaar op C.Mcl. ‘Is het kapitalisme sinds 1914 in verval?’

16 Le problème de ces théories qui supposaient à l’époque (1917-1923) et plus tard le caractère totalement ou partiellement bourgeois des révolutions en Russie, est qu’elles n’incluaient pas dans leur argumentation le fait qu’après l’échec des révolutions européennes Marx ne parlait plus de révolutions bourgeoises et qu’il considérait la Russie comme dominée par le mode de production asiatique. De plus, l’idée d’une révolution bourgeoise en Russie contredisait les explications de l’impérialisme qui mettent l’accent sur l’achèvement du marché mondial et l’idée d’un ralentissement du développement des forces productives, respectivement, la fin de la montée et de l’épanouissement du capitalisme. Enfin, cette idée ne peut expliquer la lutte des bolcheviks contre la guerre impérialiste que par un machiavélisme qui leur est attribué. Voir De fatale mythe van de burgerlijke revolutie in Rusland. Een kritiek op Wagners ‘Stellingen over het bolsjewisme’, ou A critique of Wagner’s ‘Theses on Bolshevism’.The fatal myth of the bourgeois revolution in Russia.

17 Ce n’est pas seulement l’opinion du G.I.C. dans Principles fontamentaux de la production et de la distribution communiste, mais aussi celle de Marx dans sa Critique du programme Gotha et dans sa Première version de La guerre civile en France. Voir Hoe Marx tijdens de Commune-opstand van 1871 de overgangsperiode en haar economische bewegingswetten karakteriseerde.

18 Antwoord van C.MCL.

19 C.Mcl., III. La question nationale avant et après 1914.

20 Recente strijd in Vietnam. Voir aussi Ongoing Struggles in Vietnam.

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